Il y a une civilisation du vin, celle où les hommes
cherchent à mieux se connaître pour moins se combattre
(Gabriel Delaunay)
La mélodie est douce, les lumières tamisées et le son des voix est teinté d’une chaleur timide. La bienveillante camaraderie de Pierre et de Daniel vous gratifie d’un sourire en guise d’accueil : on se sent le bienvenu. Aux fourneaux, Sarah s’affaire aux derniers préparatifs dans un tintement familier d’ustensiles de cuisine : on se sent à la maison. Serguei virevolte d’un invité à l’autre, avec la prévenance d’un papillon qui prendrait le soin de ne laisser aucune fleur à l’écart : on se sent en sécurité.
A peine entré, le constat est sans appel : le Bistro des Entrepreneurs s’est doté d’une atmosphère idéale. Pourtant, quelques pas de plus sont nécessaires pour se convaincre que la soirée se déroulera sous de bons augures. Eparpillées sur une table, si présentes et discrètes à la fois, des bouteilles de vin se dressent avec simplicité, comme les plus belles femmes d’une réception se passent d’artifice. Philippe Aubert de Gaspé aurait été enchanté d’un tel spectacle : le vin, disait-il, est le plus infaillible des présages car il annonce la joie, la franche gaieté, le bonheur enfin.
Cadre exemplaire et ambiance feutrée : les organisateurs du Bistro des Entrepreneurs atteignent avec succès le positionnement visé, alliant convivialité et intimité – ainsi que le prétendait l’invitation. Mais la scène est pauvre, vidée de ses acteurs. C’est avec une aisance déroutante que Margot s’adonne alors au jeu de la mise en scène : les questions et les réponses se suivent avec spontanéité, cohérence et légèreté, conférant à chacun la troublante impression d’entamer une conversation avec des amis de longue date.
Des financements aux qualités individuelles, des sacrifices à la notion d’accomplissement personnel : l’atmosphère semble ne rendre aucun sujet interdit. Les conseils aguerris des intervenants nous font découvrir l’entrepreneuriat d’un œil nouveau. Le sacro-saint business plan révèle son véritable visage, tandis que sur les subventions tombe le voile de la désillusion.
Si le vin rend l’œil plus clair et l’oreille plus fine, nos sens sont aux aguets pour boire leurs paroles jusqu’à la lie ; et si leur expérience nous révèle de temps à autre le parfum âcre qu’implique la volonté d’entreprendre, les lumières qui scintillent dans leurs regards chaque fois qu’ils évoquent leur aventure ont un goût de miel qui efface le doute et l’amertume. Car à les entendre parler, c’est bien d’aventure qu’il s’agit. Embarqué un peu par hasard, quelques jours avant Noël, à bord d’un navire dont il ignore la destination ; mu par une volonté d’entreprendre pour la seule finalité d’entreprendre, comme un explorateur bivouaquant d’île en île ; animé par le rêve d’un enfant qui se lit dans ses yeux : tous ont leur histoire et leurs raisons d’y croire. Certaines caractéristiques les rassemblent tous : la passion des évènements, le goût du risque, l’accoutumance à l’entrepreneuriat et l’affection pour une histoire dont ils écrivent les lignes.
Professionnellement, l’entrevue est édifiante : face à ceux que nous avons choisi de devenir, reflets de nos espoirs les plus fous, nous avons la sensation d’être nez à nez avec des individus qui nous ressemblent. C’est la raison pour laquelle c’est sans appréhension que nous abordons des thèmes inédits, posons nos questions, confions nos peurs.
Humainement, la rencontre est inattendue, tant elle finit par laisser les Entrepreneurs de côté pour ne conserver que le Bistro : avec intimité et simplicité, certains s’évertuent à chercher en vain le pourquoi du comment – « il faut être malade pour faire ce métier-là » – ; d’autres se surprennent à avouer ce qui leur donne la force de se lever chaque matin ou à dessiner dans un murmure les contours de la personne qu’ils ont réellement le souhait de devenir.
Esclaves du « dernier métro », on quitte la soirée avec regrets. On exprime sa gratitude envers les hôtes en les remerciant pour leur bienveillante délicatesse et en les félicitant pour la qualité de leur accueil. C’est à eux-mêmes qu’ils doivent cette dernière puisque, ainsi que l’écrivait Lucien Tendret, avec de l’argent, chacun peut offrir des mets succulents et des vins renommés, mais la courtoisie, l’amabilité ne s’achètent pas.
Entrepreneurs de nos vies, tous nous endormirons tard dans la nuit, imprégnés, chacun à sa manière, de ce que nous aurons appris ce soir. Certaines paroles, certains regards auront touché la sensibilité et les espoirs qui sommeillent en nous.
Dans la brume des effluves et des souvenirs récents, une chose est certaine : le Bistro des Entrepreneurs a ouvert des portes qu’il n’est pas prêt de refermer et fait naître des espérances dont il est désormais responsable. Les premières fois sont toujours inoubliables : les organisateurs du Bistro ont à présent la mission de rendre chacune des soirées à venir aussi intenses que cette première, en nous introduisant à des entrepreneurs aimables et respectables, en réunissant des personnes avenantes et sérieuses, et en proposant des vins de qualité. A n’en point douter, ce dernier devoir ne sera pas déçu, étant donné l’adage de Jean Lebon qui pourrait figurer en épitaphe à ce premier Bistro : « Où l’hôtesse est belle, le vin est bon ».